lundi 10 août 2020
Contes en ces temps du coronavirus - Conte #1 : Virginie et Charles

Contes en ces temps du coronavirus - Conte #1 : Virginie et Charles

Virginie, la seule serveuse qui reste, vient de pousser la porte battante de la cuisine et entre dans la cuisine. Les 3 cuisiniers qui ont encore leur travail, car les deux autres ont déjà eu leur congédiement temporaire depuis 1 semaine, s'affairent à faire le montage final des plats à apporter, qui doivent être prêts à 17h pour que les clients viennent les chercher.

- Charles, as-tu quelque chose à grignoter pour moi, j'en peux plus... dit Virginie, avec ses yeux de biche.

C'est vrai qu'elle a bossé fort et sans relâche depuis ce matin. Les restaurants ont reçu l’ordre de fermer il y 2 jours. Pour bien ranger la salle, Virginie doit faire toute le travail de bien ranger les ustensiles, les salières et poivriers, etc. Les nappes sales de la veille, Virginie va les prendre pour les nettoyer chez elle dans sa machine à laver. Le service de buanderie a cessé de venir depuis une semaine déjà...

- Va au bar, et je vais patenter une assiette pour toi dans quelques minutes, lui répond Charles, le premier cuisinier. Pis j'ai quelque chose à te dire, aussi...

Virginie est toute surprise et intriguée. Bon, quelle connerie ou blague il va me faire encore, Charles, pensait tout haut Virginie.

Virginie retourne au bar et vérifie à nouveau si elle n'a pas oublié de bouteilles d'alcool, qu'elle doit fermer comme il faut pour la longue fermeture de la salle. Puis elle passe son linge pour bien frotter et nettoyer le comptoir.

Dix minutes après, Charles, le cuisinier, sort de la cuisine avec dans sa main une assiette :

- Kin, je t'ai fait une omelette avec le fond de mon dernier litre d'œufs. Pis il me reste un bout de viande fumée et quelques asperges.  

- Wow ! T'es un amour quand tu veux ! Pis que voulais-tu me dire ? Encore une joke de c** ?, demande Virginie.

- Sers-moi donc un quelque chose avant. Le chef n'étant pas là, il est au sous-sol pour faire son inventaire.

Le petit verre de rouge à la main, Charles, avec sa voix d'éternel lendemain de veille :

- Bien voilà, depuis 2 semaines le resto est au ralenti, pas vraiment de clients. Alors pas beaucoup de tips pour toi. Pis dans les périodes où on roulait fort, toi et tes copines en salle, vous avez toujours partagé un pourcentage de vos pourboires avec nous, les cuisiniers. Alors maintenant c'est l'inverse. Nous, en cuisine, on a encore un peu de job, tandis que toi, la salle étant fermée, tu te retrouves devant rien... Alors moi et les gars en cuisine, on voulait partager avec toi (et si tu veux, avec tes collègues aussi) un peu de sous qu'on reçoit encore. Ce n'est pas grand-chose, mais au moins tu peux faire ton épicerie pour une fois ou deux... Qu'en penses-tu ?

Virginie était en train d'engloutir son omelette, tellement elle avait faim; elle a failli s'étouffer en entendant la proposition de Charles. Elle arrête sec de manger, une grosse bouchée encore non avalée. Elle lève les yeux vers Charles, et tout à coup ses yeux deviennent tout humides. Son omelette avec des restants de viande fumée et de vieilles asperges goûtent maintenant comme une omelette au caviar... Caviar de solidarité, caviar de chaleur humaine et d'entraide en ces temps difficiles à cause de cette terrifiante COVID-19.

Virginie voulait répondre par un gros : « Oui, je le veux, bien sûr. », mais elle ne pouvait répondre car il y avait une boule dans sa gorge. On croit bien que ce n'était pas une boule d'omelette qui l'empêchait de parler, mais d'émotion qui l’avait envahie.

COVID-19, oui tu es terrifiante, tu peux contaminer les humains, mais tu ne pourras jamais contaminer ce qui est humain chez les humains...

Cong-Bon Huynh
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#seulaubaravecunebière

À propos de l' auteur

Il a été chef exécutif, chef corporatif, et maintenant chef enseignant. Mais il préfère se présenter tout simplement comme un cuisinier. Car pour lui, c'est le vrai titre pour quelqu'un qui vit avec la passion de la cuisine, dans son sens le plus large qui allie l'action de se nourrir avec les dimensions culturelles et sociologiques. Maîtrisant la cuisine occidentale aussi bien que la cuisine orientale, il est depuis les 15 dernières années, enseignant dans différentes grandes écoles hôtelières à Montréal, s'occupant minutieusement de la relève pour la cuisine au Québec. Lire la suite...

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