vendredi 19 juillet 2024
Le vin et l’amitié

Le vin et l’amitié

J’aime bien faire l’amitié ! et pour créer l’ambiance ou cimenter les liens mon élixir idéal demeure le vin. Potion divine, nectar de partage, forçant l’inhibition il devient le liant suprême de la convivialité. Les langues se délient, l’émotion devient palpable, le cœur parle.

Les passionnés de la providentielle boisson aiment se retrouver entre eux pour partager et discourir sur l’objet de leur convoitise. Généralement cela prend la forme de bons repas où les bonnes bouteilles de vin trôneront sur la table comme de précieux trésors. Pour les plus mordus toujours avides de découvertes et de défis à relever, ils iront jusqu’à se regrouper dans des clubs de dégustations pour donner libre cours à leurs enivrants fantasmes vinicoles. Qu’ils possèdent une cave modeste ou des plus garnies, ils se retrouvent tous égaux devant la rangée de verres, leur envie commune étant de partager avec des copains, d’analyser en profondeur un vieux millésime enfoui sous une claie et objectif ultime, identifier l’origine du cru. Car bien souvent ces dégustations se font à l’aveugle, c’est-à-dire que les bouteilles sont masquées et les convives ne sachant pas quels sont les vins qui se retrouvent devant eux doivent le décrire, tenter d’identifier le cépage, l’origine, le terroir et enfin l’âge approximatif, mieux le millésime exact. À n’en pas douter, sachez que les déconvenues sont nombreuses, voire deviennent la norme (!) et l’humilité est la vertu première que chaque dégustateur doit acquérir. Une phrase d’une grande dame de l’Académie française pend ici tout son sens : « nous voici face à l’incertitude qu’apporte le savoir et la force qu’apporte l’ignorance ». Et pour celui qui aura réussi l’exploit et devant qui l’on s’inclinera, on peut se poser la question : identifier à la fois, le nom du vin et le millésime relève t’il du talent brut ou du pur hasard ?! un fait demeure, le plaisir prend toute la place !

Il y a une vingtaine d’années à Québec, j’ai co-fondé avec quelques amis l’un de ces clubs : Aux Grands Crus. Chaque mois nous nous réunissions et ce qui nous motivait était de partager les vins que chacun d’entre-nous possédions. À tour de rôle, le responsable désigné sélectionnait six bouteilles de son cellier et nous les présentait à l’aveugle avec comme seul indice une vague thématique, par exemple : ce sont six crus d’un même pays. Après une dizaine d’années de fréquentation, mes projets de vie m’amenant sous d’autres cieux, j’ai délaissé à regret mon cercle d’amis précieux. Mais la vie nous réservant d’heureuses surprises, le mois dernier alors que j’étais de passage au Québec, l’un de mes vieux potes d’Aux Grands Crus a eu l’initiative d’organiser une dégustation avec quelques anciens et me dit-il, « c’est moi qui régale ! ». Un pur ravissement de se retrouver après une décennie et de constater qu’il n’y a pas que les vins qui vieillissent ! Notre hôte se sentant investi d’une mission nous a fait la totale. Que des grandes bouteilles produites par producteurs emblématiques et issues d’un seul millésime. Nous avons aisément repris notre routine de déguster et commenter sans savoir quel vin se retrouvait dans chaque verre. Premier constat unanime, nous étions face à de grands vins. Les nez fort expressifs, un ou deux cépages seulement, l’âge assez avancé et, qualité ultime, des vins très élégants et d’une grande finesse. Avec tous nos sens en éveil, nous sommes tous retrouver à identifier des vins issus de pinot-noir et/ou de syrah, produits en Bourgogne et/ou dans le Rhône, datant d’années fin 1990. L’un d’entre-nous avec beaucoup d’acuité est allé à jusqu’à nommer avec justesse des crus précis et leur producteur. Après une demi-heure à tergiverser et à avancer des hypothèses, le maître des lieux pour ne pas dire le Maestro a mis fin à nos élucubrations en dévoilant les bouteilles masquées. Et voici dans l’ordre la liste des vins qui ont charmé nos palais :

  1. Cornas, Clape, 1999
  2. Clos de Tart, 1999
  3. Grands-Echezeaux, Mongeard-Mugneret, 1999
  4. Côte-Rôtie, Jamet, 1999
  5. Musigny, Domaine de la Vougeraie, 1999
  6. Hermitage, Chave 1999

Deux autres vins sont venus compléter la dégustation lors du repas qui a suivi, l’excellent chardonnay néo-zélandais, Kemeu River 2011 et le grand cru de Sauternes, Château Rieussec 2011. Une brochette de grands crus tous aussi mythiques les uns que les autres, Musigny, Grands-Echezeaux, Côte-Rôtie, Rieussec; des Majeurs de la vinification comme Chave, Jamet, Clape ; et connaissant mon attachement pour le Clos de Tart notre hôte était allé quérir dans sa cave une bouteille de mon vin fétiche… le comble de l’extase.

Une soirée inoubliable à inscrire dans les anales du grand livre de l’amitié.

À propos de l' auteur

Jean Chouzenoux a travaillé 35 ans à la Société des alcools du Québec, y a occupé différents postes de gestion aux ventes, aux communications et à la commercialisation.
 
Membre de nombreuses confréries bachiques et gastronomiques et animateur de tournées viticoles dans le vignoble européen. Juré dans les concours internationaux de dégustations, fut chroniqueur sur les vins à la radio et collabore ponctuellement au magazine Prestige de Québec.
 
Installé à  Nice depuis 2010, où il continue d'entretenir sa passion pour le vin.