jeudi 13 mai 2021
Château Villemaurine Château Villemaurine

Coup de froid et coup de chaud sur le foncier Bordelais

Alors que le gel s’abattait sur toute la France et n’épargnait pas le vignoble bordelais dramatiquement touché rappelant 1991, les transactions de propriété en ce début de printemps repartent comme avant la crise sanitaire.

Deux propriétés viennent de changer de main dans le Saint Emilion et une dans le Haut Médoc et les propriétés concernées connues et reconnues ont fait couler « un peu » d’encre.

La première propriété vendue est le Château Villemaurine, Justin Onclin tourne donc sa page bordelaise. Ce Belge arrivé dans la région en 1982 et qui avait travaillé pour le négoce avait passé le pas en 2002 en acquérant avec l’achat à titre personnel du Château Branas Grand-Poujeaux, dans le Médoc, puis en 2005 du Château Villemaurine, grand cru classé de Saint-Emilion. « Je me suis passionné pour la production de grands vins identitaires de leur terroir », affirme-t-il à l’AFP.

Pendant près de vingt ans, Justin Onclin va s’attacher à redonner leur lustre aux deux propriétés. Pour celle de Saint Emilion, les 7 hectares de vignes de Villemaurine sont amplement dominées par le merlot, avec seulement 5% de cabernet franc. La viticulture raisonnée est à l'honneur, pour limiter le recours aux produits chimiques et favoriser le travail mécanique au pied des ceps. Le terroir est celui du cœur de l'appellation, où se trouvent les noms légendaires comme Angélus ou Cheval Blanc, avec le plateau argilo-calcaire sur le socle de calcaire à astéries.

Afin de régler sa succession, Justin Onclin a vendu le Château Villemaurine à Marie Lefévère, également propriétaire du Château Sansonnet, à Saint-Emilion et ne garde qu’une part minoritaire dans Branas Grand-Poujeaux. Le Château Sansonnet est presque un jumeau, sa surface est aussi de 7 hectares et le cépage majoritaire est aussi le merlot. Cette transaction pourrait s’appeler « delà continuité dans le changement. »

La 2e opération a eu lieu dans le Médoc, le château d’Agassac vient d’être racheté par Gérard Gicquel, un entrepreneur breton qui était déjà propriétaire depuis 2019 du château Fourcas Dupré (AOC Listrac).

Situé à Ludon, le château d’’Agassac est un cru bourgeois exceptionnel au nouveau classement de février 2020. Il est aussi selon bien des experts l’un des vins avec le meilleur rapport qualité prix dans sa catégorie. C’est de surcroît ’une des plus belles propriétés son Château étant surnommé le Château de la Belle au Bois Dormant.

Fortune faite dans le secteur des services, cet entrepreneur breton avait fait une entrée remarquée dans le Médoc en achetant en juillet 2019 Fourcas Dupré. Un château de 47 ha (AOC Listrac), bien situé le long de la Route des châteaux et qui se lance dans de lourds travaux, tant au niveau technique que pour booster l’accueil du public.

Moins de deux ans après, c’est donc d’Agassac qui est sa deuxième prise. Un château de 45 ha en production (AOC Haut-Médoc), avec un parc de 17 ha. Le vendeur est Groupama, qui en était propriétaire depuis 1996. Il est à noter que c’est la deuxième société d’assurance à se désengager du vignoble médocain en quelques mois, après la vente du château Dauzat (AOC Margaux) par la MAIF.

Fourcas Dupré et d’Agassac sont dans la même gamme : des premiers vins entre 14 et 20 euros la bouteille, et des politiques commerciales qui ont besoin d’être consolidées. Lucas Leclercq, déjà à la direction du premier château, et qui prend la tête de l’ensemble, s’en explique au journal Sud’Ouest : « Au-delà des premiers vins, nous devons mieux valoriser les seconds, qui peuvent totaliser 30 à 40 % des volumes. Par exemple en créant des marques propres plus attrayantes, ou en déclinant une gamme ». Pour cela, il faut des volumes significatifs, et c’est le cas avec les 500 000 bouteilles qu’il doit désormais vendre. Une stratégie qui pourrait attirer l’attention des négociants bordelais, alors que le vignoble girondin est en crise. Des synergies oenotouristiques sont aussi attendues.

La troisième transaction est sans doute la plus exceptionnelle tant par le suspens digne de la série « Dallas » qui a duré plusieurs mois pour savoir qui deviendrait le nouveau propriétaire du Château Beauséjour Duffau-Lagarrosse que pour le montant, un peu plus de 10 millions par hectares, un montant presque Bourguignon.

Cette propriété d’un peu moins de 7 hectares, située sur le plateau calcaire de Saint-Émilion est reconnue Premier Grand Cru Classé depuis le classement de 1955 et il est dans les mains de la même famille depuis 1847. Mais la multiplicité des actionnaires familiaux a conduit à sa mise en vente, qui en novembre dernier semblait actée avec son voisin, la famille Cuvelier. Mais un passage entre les mains de la SAFER (Société d’Aménagement Foncier et d’Établissement Rural) a ouvert la porte à d’autres candidatures entraînant une série de rebondissements. Les nouveaux acteurs n’étant pas n’importe qui avec Stéphanie de Boüard-Rivoal du Château Angélus et Joséphine Duffau-Lagarrosse, une des héritières appuyées par le groupe de cosmétique Clarins.

Terre de Vins sur son site internet nous présente les trois candidats à la reprise en détaillant les motivations de chacun. 

Famille Cuvelier, le choix des actionnaires

En novembre dernier, c’est à près de 92% que l’actionnariat familial du château Beauséjour HDL s’est exprimé en faveur d’une vente à la famille Cuvelier, déjà propriétaire (entre autres) de Clos Forte. Le passage entre les mains de la SAFER impliquant l’installation d’un “jeune agriculteur” sur le domaine, les Cuvelier ont placé en première ligne Grégoire Pernot du Breuil : 35 ans, fils d’agriculteurs en Dordogne, ce dernier travaille au côté de Nicolas Thienpont depuis 2015, sur les propriétés de ce dernier mais aussi sur les crus classés dont il a la direction – Beauséjour, mais aussi Pavie-Macquin et Larcis-Ducasse. Il explique : « La famille Cuvelier, très impliquée à Saint-Émilion, sait qu’il faut quelqu’un à 100% sur la propriété. C’est pourquoi ils m’ont proposé de piloter ce projet. Ils ne souhaitent pas renverser la table, mais continuer en douceur ce qui a été déjà amorcé depuis plusieurs années à la propriété avec Nicolas Thienpont. Nous ne voulons toucher ni à l’intégrité du vignoble, ni à son nom. C’est un immense terroir doté d’un fort potentiel, que nous voulons hisser encore plus haut. Nous partageons une vision commune de l’avenir de Beauséjour et une communion de valeurs ». Leur projet passe par un engagement environnemental – passage rapide en bio, refuges de biodiversité – et un ancrage “local et solidaire” au niveau des prestataires. Grégoire Pernot du Breuil se dit “prêt à se retrousser les manches” pour tous les dossiers qui vont se succéder, si le choix se porte en faveur de leur candidature : prochain classement de Saint-Émilion, diagnostic technique pour le passage en bio, campagne primeurs, et bien sûr suivi du vignoble à un moment où le cycle végétatif de la vigne s’enclenche au printemps. 

Stéphanie de Boüard-Rivoal, avantage Safer

Stéphanie de Boüard-Rivoal, copropriétaire et directrice générale de Château Angélus, s’est portée personnellement candidate au rachat de Beauséjour HDL. Elle a bénéficié de l’avis favorable de la commission technique de la SAFER rendu le 19 mars dernier et semblait donc en bonne position pour remporter l’avis de la commission de validation, jusqu’à ce que cette dernière botte en touche. Volontairement discrète dans ses prises de parole, elle s’est exprimée dans nos colonnes afin de rétablir certaines vérités sur son projet, qui a pu être parfois présenté de façon erronée : « Contrairement à ce qui a pu être écrit par endroits, il s’agit d’un projet personnel, que je porte avec mon mari et mes enfants, avec l’intention d’habiter sur la propriété et de la faire revivre ». C’est donc bien en son nom propre et non en celui de la famille De Boüard, ni d’Angélus, que Stéphanie s’est engagée. Déplorant « une campagne de dénigrement qui tente de me fragiliser par voie de presse, avec de fausses informations à mon sujet », elle tient à préciser qu’il n’y a « aucune intention de faire fusionner Beauséjour avec un autre vignoble, et il n’y a aucune intervention de mon père (Hubert de Boüard, NDLR), si ce n’est qu’il me soutient dans ce projet. Je suis seule, sans personne derrière moi ». En attendant l’avis final de la Safer, Stéphanie de Boüard-Rivoal se déclare “confiante dans la qualité de mon dossier, qui est viable et sincère, et qui a été examiné, apparemment de façon favorable ; je ne vois pas pourquoi il y aurait machine arrière”.

Projet Courtin / Duffau-Lagarrosse, filiation et incarnation

Œnologue, ingénieure agro et titulaire du master Management Vins & Spiritueux de l’ESC Dijon, Joséphine Duffau-Lagarrosse ne pouvait rester insensible au fait que les quelque 6,75 hectares du Premier Grand Cru Classé qui porte son nom ne quitte définitivement la famille. « L’identité de Beauséjour, c’est son terroir exceptionnel et son âme familiale”, explique Joséphine. Mais, par le jeu des successions accouchant d’une trentaine d’héritiers ajouté au prix du foncier, rien n’était possible sans un investisseur solide à ses côtés. La rencontre avec Prisca Courtin (de la famille qui détient le groupe Clarins) fut décisive et permit de monter un projet auprès de la Safer (suite à la publication des appels de candidatures à la vente au Journal Officiel) : “Nous souhaitons porter ce cru au plus haut. Mon expérience peut permettre d’atteindre toujours plus de précision et de modernité dans les choix des vins et les techniques. Je connais chaque centimètre de ce domaine, c’est mon ADN ». Millésime 1990, Joséphine Duffau-Lagarrosse fait office de “JA” et deviendrait copropriétaire et directrice. « Je ne suis pas là pour taper sur les autres projets, je défends le mien, celui de l’incarnation. C’est cette connaissance pointue et ma présence accrue sur le terrain qui me permettront d’amener Beauséjour vers une démarche de viticulture de précision, durable et réfléchie. Cet engagement total, c’est aussi l’avantage de ne pas être pluriactif. Enfin, notre projet porte des enjeux de rayonnement et de renouvellement de la politique commerciale », ajoute Joséphine. » (Source Terre de Vins)

Le Verdict est tombé ce7 avril, le Château Beauséjour restera finalement dans le giron de la famille Duffau-Lagarosse, ainsi en a décidé la SAFER. Le groupe de cosmétiques Clarins par cette association met donc un premier pied dans le milieu viticole girondin avec un joli chèque de 75 millions d’euros.

Après le calme lié aux effets du Coronavirus, voilà la tempête qui s’abat sur le vignoble girondin. Cette actualité ne doit pas faire oublier que plus de 80% des surfaces vient de subir le gel un évènement qui rappelle 1991voir 1938, la fièvre sur les prix du foncier pourrait donc retomber assez vite. En tous cas de quoi alimenter les conversations lors des Primeurs qui devraient commencer à la fin du mois.

Source : McViti

À propos de l' auteur

Âgé de 45 ans, ingénieur agricole, diplômé de l’IHEDREA (Institut des Hautes Etudes de Droit Rural et d’Economie Agricole en 1995), j’ai poursuivi mes études par un master de Gestion, Droit et Marketing du secteur Vitivinicole et des Eaux de Vie dépendant l’Université de Paris 10 Nanterre et de l’OIV (Organisation Internationale de la Vigne et du Vin - 1997). Lire la suite...

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