samedi 22 février 2020
Décès de Georgy Fourcroy

Décès de Georgy Fourcroy

Il est le Directeur général de la grande maison de négoce éponyme, gère la Mandarine Napoléon, est propriétaire du Château Franc-Mayne, Grand Cru Classé de Saint-Emilion. Mister Hide ici et Docteur Jekkyl là-bas.

disparus georgy fourcroy

Ce que je n’aime pas chez toi, c’est que tu poses des questions en essayant d’orienter les réponses, attaque Georgy d’entrée. Ah bon ? Il est comme cela, préfère passer à l’attaque de suite. Des attaques franches, jamais sournoises. Il tient cela du rugby. Il aime qu’on lui tienne tête, pour autant qu’on ne travaille pas pour lui. Allez, une seule anecdote pour bien situer son état d’esprit. Nous étions une tablée de six à La Villa Lorraine, lui et moi en diagonale. On se taquinait pas mal et les participants pouvaient raisonnablement penser qu’il existait une sérieuse « désentente » cordiale entre nous. Je m’en suis rendu compte comme il aurait pu le faire, me suis levé et ai proposé un toast to the queen. Georgy s’est également levé, obligeant les participants à l’imiter. La suite de la soirée se passa dans la meilleure ambiance.

To the queen, parce que Georgy a été éduqué en Angleterre. Economie et rugby. J’ai réussi des examens grâce à mon renom comme troisième ligne dans la mêlée, confesse-t-il sans retenue et sans sourire. De son passé anglais, encore, il reconnaît aimer le whisky. Comme tout bon vivant qui se respecte, il a connu des ennuis cardiaques, s’en est remis, fonctionne à nouveau à cent à l’heure.

Son arrière-grand-père a lancé une affaire de négoce en 1862. Georgy arrive dans la maison familiale au début des années 60: je ne sais plus quand exactement, en 1960 ou 1961, mais cela n’a aucune importance, puisqu’il n’y aura personne pour contester! Il s’était d’abord essayé à d’autres métiers, de promotion et de vente, avait été envoyé chez Ricard, puis au Congo, en dépannage.

Son parcours le fait passer par le whisky Vat 69, puis à la maison Cordier à Bordeaux où il a été vendangeur 4 années de suite. Il eut le privilège d’aller à Mouton-Rothschild du temps de Blondin, l’ancien maître de chai, à Lynch-Bages, chez le grand-père de Jean Michel: Je n’y connaissais rien, on m’avait mis un lit dans le chai pendant les vendanges, a été présenté à Jean-Paul Gardère, mon parrain, celui qui m’a tout appris et m’a donné l’amour du vin et du Bordelais.

Retour au bercail

Alfred, son papa, disparaît. Georgy prend en main la destinée d’une maison qui était surtout orientée vers les alcools. Il se tourne vers les marques de vins. On va en parler lorsqu’il lance tout à coup dans la conversation : Je n’ai jamais cessé de penser à Gardère, aux barriques, à leur odeur et je m’étais promis d’avoir un jour mon vignoble.

Son passé bordelais aurait dû l’amener dans le Médoc. Il se rend compte qu’un Grand Cru Classé est hors de prix, pense à la famille Thienpont qui est négociant belge et a relancé Vieux Château Certan, un produit de grande qualité dont le renom rejaillit en Belgique et qui fait dire à certains clients que «Thienpont est bon parce qu’il a Vieux Château Certan. »

En 1996, Jean-Michel Cazes lui propose avant tout le monde les 7 ha du Château Franc-Mayne. Georgy saute dessus, s’intègre en moins de deux au petit monde des propriétaires de Saint-Emilion. Sa propriété fait partie de l’Union des Grands Crus. Il y reste évidemment, montre son côté seigneurial lorsque l’Union vient présenter ses vins à Bruxelles.

Les membres trouvent une bouteille de Mandarine Napoléon dans leur chambre d’hôtel, en guise de bienvenue. Georgy est nommé à la commission de promotion, fait partie de l’Association des propriétaires de grands Crus Classés que préside Stéphane von Neipperg, arrange magnifiquement les chambres de Franc Mayne, joue à l’hôte presque parfait, les met à la disposition de l’Union des Grands Crus pour les journalistes venus du monde entier, se comporte comme un vigneron exigeant sur la qualité, donne l’impression d’être né dans les vignes, a pris Michel Rolland comme œnologue conseil, fait visiter avec une jouissance justifiée les carrières souterraines où il élève son vin en barriques, crée Les Cèdres de Franc-Mayne, second vin du Château, pour offrir un vin consommable plus rapidement, mais surtout pour accentuer et sublimer la qualité du grand vin.

Mandarine Napoléon

Bruxelles l’accapare, Vinexpo également. Comme d’autres propriétaires, il souhaiterait avoir le don d’ubiquité, recevoir des clients importants, être présent aux dégustations auxquelles Franc Mayne est associé, passer du temps au stand de la Mandarine Napoléon.

On ne peut oublier cette liqueur. La famille Fourcroy compte parmi les descendants d’Antoine-François de Fourcroy (1755-1809), un chimiste qui collabora à la rédaction de la Nouvelle Nomenclature Chimique, et notait dans son journal privé l’essentiel de ses conversations avec l’Empereur. Une de ses notes est à l’origine de la liqueur Mandarine Napoléon.

Introduites en Europe en 1800, les mandarines étaient considérées comme un fruit exotique qu’on faisait macérer dans du cognac. Un chimiste belge découvrit la mention de cette boisson, créa une liqueur sur cette base. La famille Fourcroy la commercialisera dès sa naissance, en 1892. Les dernières années du 20e siècle voient Georgy multiplier comme les petits pains les pays où la Mandarine Napoléon est vendue. Je me souviens d’un Vinexpo à la fin des années 80 où Georgy m’a appris avec beaucoup de fierté qu’il venait de signer un contrat avec un 99e pays et qu’il organiserait une grande fête à l’occasion du centième.

Je n’ai rien vu venir, en revanche la Mandarine Napoléon est à présent commercialisée dans 122 pays. Il a, entre-temps, délocalisé le siège, à Seclin dans le Nord, a quelques minutes de Lille, reprenant une ancienne sucrerie. Georgy a vu grand comme d’habitude : le Domaine dispose de six salles modulables pouvant accueillir congrès et séminaires, se transformer en banquets pour cocktails et mariages, voire réceptions champêtres dans le par d’un hectare. Il rend hommage au passage à Napoléon, lui consacre un musée évoquant différentes périodes de la vie de l’Empereur, présente des tableaux, gravures, lettres, légions d’honneur de grande valeur. Georgy a voulu un musée éducatif : il l’a et ne cesse d’enrichir les collections.

Il y a toujours d’autres « entre-temps » dans la vie professionnelle du boulimique Georgy. En 1991, il reprend un centre hollandais d’alimentation destiné aux professionnels de la table, ISPC, développe ce concept en ouvrant un centre à Gand où les cuisiniers qui s’y approvisionnent reconnaissent la qualité et la fraîcheur incomparable des produits. Le succès le conduit à en ouvrir un autre à Liège.

Retour au vin

En juin 1997, Georgy acquiert les 3 ha du Château Marquey, un saint-émilion Grand Cru, situé au pied de la Côte de Pavie. Il y a en permanence beaucoup de monde au Château Franc-Mayne. Georgy s’installe lors de ses séjours dans le calme du Château Montlabert, autre propriété acquise en septembre 1998 : 15 hectares dont 13 de vignes et trois chambres d’hôte. Georgy a réalisé un rêve, a acquis son vignoble, a trouvé sa maison de campagne où il ne passe pas des jours de repos. Sans cesse actif, il téléphone à Bruxelles pour la gestion des affaires du négoce belge et lorsqu’il est à Bruxelles, téléphone tout le temps à Franc-Mayne pour prendre des nouvelles de ses trois rêves-réalités.

Il apprend le dur métier de vigneron. Sa propriété est grêlée le lundi 6 septembre 1999, à 17h07 se souvient-il mieux que de «la première fille qu’il a tenue dans ses bras ». Le soir il est présent à une soirée de la Jurade au Brussels Hilton, s’envole le lendemain pour prendre la décision qui s’impose, avec une vendange immédiate le mercredi. Ses merlots n’étaient pas loin de la maturité et il valait mieux les ramasser pour éviter tout danger de pourriture. C’est à l’issue de ces vendanges précipitées que le professeur Dubourdieu observa que le merlot peut donner davantage d’arômes qu’à pleine maturité. Aux vendanges idylliques de 2000 et normales de 2001 et 2002, succède la canicule de 2003. Les merlots ont été rentrés en 4 jours, à partir du lundi 15 septembre. Ou plutôt en 4 demi-jours car les vendangeurs n’ont cueilli que le matin pour ne pas rentrer des raisins surchauffés qui n’auraient pas convenu aux macérations préfermentaires à froid.

Le dernier orage est resté sans conséquence sur la récolte des cabernets francs qui n’occupent, de toute façon, que 80 ares. Le vent avait tout séché le lendemain et les cabernets ont été rentrés dans de parfaites conditions. En bon Bordelais, Georgy ne peut s’empêcher de se plaindre : le volume est faible, avec un rendement inférieur à 30 hl/ha. Cela fait du bien, finit-il par sourire : le vin a enfin adouci cet homme.

Source: Journal du Médecin du 19 mars 2004