samedi 18 novembre 2017
Une pluie de millions sur le vignoble français: qu'en est-il des conséquences? Source: AFP

Une pluie de millions sur le vignoble français: qu'en est-il des conséquences?

La Cuvée 2011 du domaine Bonneau, Nady Foucault, artisan avec son frère Charly, aujourd'hui disparu, du succès du Clos Rougeard.

L’annonce simultanée de la vente du domaine Bonneau du Martray, perle de la montagne de Corton et la cession probable du Clos Rougeard, emblème de Saumur-Champigny et de la Loirevigneronne, a ébahi la communauté des amateurs. 

Voici deux très anciennes propriétés familiales dans les rets de grandes fortunes, un magnat de l’immobilier américain déjà propriétaire du club de foot d’Arsenal d’un côté, un ponte du CAC 40 de l’autre.

Le rachat du Clos Rougeard par Martin Bouygues a beau ne pas être confirmé les révélations de La RVF sont venues perturber des discussions très avancées, l’épisode est riche d’enseignements. De plus en plus de propriétés familiales réputées ont des problèmes de succession. La flambée du prix des grands vins et donc de la valeur des vignes dans les appellations majeures, l’ISF pour les actionnaires minoritaires et l’explosion des droits de succession sont passés par là.

FLAMBÉE DES GRANDS CRUS

Aujourd’hui, les grands crus de Bourgogne valent entre 10 et 20 millions d’euros l’hectare et jusqu’à deux millions d’euros l’ouvrée (1/24e d’hectare) dans le Montrachet ou le Chambertin. Transmettre à ses enfants, à ses neveux et nièces ou à un étranger coûte respectivement 20 %, 55 % et jusqu’à 60 % du montant de la propriété. Comment un vigneron qui a reçu voici trente ans dix hectares de son père peut-il acquitter de tels droits ? 

La propriétaire de deux domaines en Provence me confiait l’autre jour sa colère et son dépit. L’un de ses deux domaines, une propriété de 12 hectares de vignes acquise en 1977 pour le prix d’une maison à Marseille, est aujourd’hui estimé à plus de 15 millions d’euros par l’administration car situé à proximité de Saint-Tropez. Sans enfant, elle devra donc payer 55 % de droits pour transmettre à ses six neveux et nièces. 

Mais elle doit déjà, avant de commencer, acquitter 500 000 euros supplémentaires au nom de l’impôt sur les plus-values professionnelles, c’est-à-dire sur son propre travail, simplement parce que la loi l’oblige à transformer le statut unipersonnel de sa société avant de transmettre.

LES VIGNERONS EN DANGER 

Bien sûr, il serait idiot de considérer qu’une famille propriétaire doit le rester ad vitam aeternam. D’autant que certaines ventes sont aussi le résultat d’un bilan. Le domaine Bonneau du Martray par exemple, au firmament de la Bourgogne à l’orée des années 2000, a mal négocié certains virages. Son propriétaire est resté arcbouté sur ses grands crus sans investir dans des appellations plus accessibles, ce qui a conduit ses clients français à décrocher faute de pouvoir suivre la hausse du prix des vins.

Sa conversion en biodynamie a affecté ses volumes, effet aggravé par une succession de millésimes compliqués. Touché par l’oxydation des vins blancs (comme d’autres Bourguignons), Bonneau du Martray a perdu du terrain face à de jeunes vignerons plus offensifs, finissant par perdre sa troisième étoile dans notre Guide vert en 2013 (édition 2014).

Il reste qu’une dimension très particulière du vignoble français, héritage de la Révolution, est aujourd’hui menacée. En France, les vignerons paysans sont devenus propriétaires de leurs terres. Or, la pression de la mondialisation fait basculer cet équilibre. Olivier Poels illustre le problème avec une analogie de gastronome : "Il y a trente ans, chaque village avait son boucher, artisan propriétaire de son magasin. Aujourd’hui, les boucheries ont fermé et les bouchers sont les employés d’Auchan, Carrefour ou E.Leclerc". Les vignerons de grandes appellations sont-ils condamnés à devenir les employés de puissants investisseurs ? Si tel était le cas, le vignoble français perdrait une part de son âme.

Source: La RVF

À propos de l' auteur

Âgé de 45 ans, ingénieur agricole, diplômé de l’IHEDREA (Institut des Hautes Etudes de Droit Rural et d’Economie Agricole en 1995), j’ai poursuivi mes études par un master de Gestion, Droit et Marketing du secteur Vitivinicole et des Eaux de Vie dépendant l’Université de Paris 10 Nanterre et de l’OIV (Organisation Internationale de la Vigne et du Vin - 1997). Lire la suite...